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Marouettes en Brenne, comprendre pour préserver
En 2025, Indre Nature et la RNN de Chérine ont lancé un projet collaboratif sur l’étude des marouettes en Brenne.
Trois espèces nichent en France :
- La Marouette ponctuée (la plus commune, avec 100-200 couples dans le pays entre 2009-2012),
- La Marouette poussin (la plus rare, entre 2 et 8 couples dans le pays entre 2009-2012),
- La Marouette de Baillon (dont les effectifs français ont été revus à la hausse avec 26-30 couples potentiels en 2020-2021).
Ce sont des espèces migratrices, aux mœurs crépusculaires et nocturnes. Les marouettes se laissent désirer : discrètes, furtives, dissimulées en permanence dans la végétation luxuriante des bords d’étangs. Leur observation est rare et aléatoire. Bien souvent, seuls leurs chants trahissent leur présence.
La Brenne, une région connue de longue date pour les marouettes
La présence des trois espèces de marouettes nicheuses est révélée en Brenne par René MARTIN et Raymond ROLLINAT. En 1894, ces deux éminents naturalistes publient les “Vertébrés sauvages du département de l’Indre ”. Dans cet ouvrage figurent les monographies des trois espèces de marouettes, qui constituent les premiers témoignages de la présence de ces oiseaux dans la région. Par exemple, ils écrivaient à propos de la Marouette ponctuée qu’« il n’est pas rare d’en tirer cinq ou six sur le même étang […], on a beau en tuer, il paraît toujours y en avoir autant, tandis que sur d’autres, il est relativement rare. »
De tels témoignages contrastent avec le statut de ces oiseaux dans la région en ce début de XXIᵉ siècle, tant il est devenu rare d’en observer ou d’en entendre. L’analyse des données historiques sur les marouettes de Brenne nous a conduits à engager dès 2024 des recherches préliminaires, en amont du projet. C’est lors de ces travaux que deux couples nicheurs de Marouette de Baillon ont été découverts en Brenne (à relire dans le n°114).
Du constat aux objectifs ambitieux d’une étude inédite
L’étude a donc été enclenchée par ces constats :
- Ce sont des espèces rares et menacées,
- Les connaissances scientifiques sont lacunaires,
- La Brenne, par ses habitats et la présence contemporaine de ces trois espèces, constitue un terreau parfait pour voir grandir une telle étude.
Les principaux objectifs de l’étude :
- Développer un protocole de suivi adapté aux mœurs particulières des Marouettes,
- Améliorer les connaissances sur ces espèces (la nidification, l’occupation d’habitats, la phénologie),
- Estimer la taille de la population,
- Identifier les sites d’intérêt prioritaire pour la conservation de ces oiseaux rares et menacés.
Créer et déployer une étude novatrice
Pendant la nidification, les marouettes sont principalement détectées grâce à leur chant, nous nous sommes donc naturellement tournés vers la bioacoustique. Ainsi, la Brenne a été équipée de stations d’enregistrement autonomes, qui ont enregistré chaque nuit de fin mars à début juillet.
Un protocole “passif” est mis en place pour ces suivis (les stations d’enregistrement qui suivent plus de 30 sites en permanence), et un protocole “actif”, des points d’écoute afin de compléter le pool de sites suivis en “passif”.
Des tournées sont effectuées par l’équipe de travail sur chaque station tous les dix jours, pour relever les enregistrements et relancer les stations. L’objectif est de traiter tous les dix jours les pistes sonores et, en cas de détection positive, d’aller sur le terrain pour essayer de localiser et dénombrer les individus.
L’automatisation des détections, la clé de la réussite
Ces enregistrements représentent un volume colossal de données, impossible à traiter sans assistance d’un modèle de reconnaissance automatique. Cette problématique était un réel embâcle au projet.
Nous avons donc évalué le logiciel BirdNet Analyzer. Son avantage principal réside dans la possibilité de développer des classifieurs spécifiques et d’entraîner le modèle sur une sélection restreinte d’espèces. Le développement d’un modèle personnalisé pour les marouettes s’est avéré nécessaire, le modèle standard n’offrant pas une efficacité suffisante pour ces espèces.
L’étude de la Marouette de Baillon a posé quelques difficultés dans le processus d’entraînement du logiciel : il générait un nombre considérable de faux positifs de cette espèce.
La cause ? Une confusion avec les chants de grenouilles du genre Pelophylax, et notamment la Grenouille de Lessonna. Cet amphibien produit un raclement pouvant ressembler au chant de la Marouette de Baillon. D’autant plus que la Marouette de Baillon chante fréquemment au milieu des chorus d’amphibiens, ce qui ne concourt pas à sa détection !
Ainsi, 13 versions de classifieurs ont été produites au cours de la saison, le dernier étant tout de même relativement efficace sur cette espèce.
Ce modèle de reconnaissance automatique est une aide précieuse pour les équipes : il permet de faire une première détection de potentielles pistes avec des vocalises de marouettes, ce qui permet d’alléger considérablement le temps de vérification passé derrière l’écran. Il ne reste plus qu’à effectuer un travail de validation des identifications proposées.
Les pièges photographiques, de précieux alliés
En parallèle, des caméras automatiques ont été installées afin d’espérer détecter des juvéniles et de pouvoir prouver des reproductions. L’utilisation de pièges photographiques s’avère alors être un outil indispensable pour documenter la présence d’individus isolés ou en couple, et pour collecter des données lorsque les marouettes cessent pratiquement de chanter (selon nos observations et la littérature scientifique, ce phénomène survient en général après l’appariement d’un mâle).
De 10 à 15 caméras de surveillance ont été systématiquement mises en place lors de l’année 2025 dans les secteurs facilement accessibles où des mâles territoriaux avaient été détectés par les capteurs d’émissions sonores.
Nous avons principalement ciblé les habitats de la Marouette poussin, dans l’espoir de découvrir des preuves de nidification (poussins, jeunes non volants…). L’enjeu était considérable, car la dernière reproduction confirmée de cette espèce en France date de 1972 en Creuse, où Jacques RAVEL avait documenté plusieurs cas de reproduction à l’étang des Landes. Bien que nous n’ayons pas obtenu de preuve formelle de nidification, les trois espèces de marouettes ont néanmoins été captées par nos dispositifs !
Des résultats inédits et prometteurs
Nous apportons des résultats inédits sur la présence de ces oiseaux, près d’un siècle et demi après les premiers témoignages de leur présence en Brenne… Les résultats ci-après mentionnent uniquement les mâles chanteurs dits «cantonnés» (nicheurs probables).
- Marouette ponctuée : 5-7 mâles. Plutôt une mauvaise année pour cette espèce censée être la plus commune. D’après la littérature, elle tolère une faible profondeur d’eau dans ses habitats de nidification. Or, les forts niveaux d’eau dans les étangs de Brenne au printemps 2025, ont sans doute incité les individus à nicher ailleurs.
- Marouette de Baillon : 5-6 mâles. Résultats sensiblement semblables à l’année précédente malgré une pression d’observation décuplée. De manière générale, 2025 est une mauvaise année pour l’espèce en France. Cet oiseau, très dynamique, s’est probablement arrêté pour nicher dans les zones humides de la péninsule ibérique, où les niveaux d’eau étaient particulièrement favorables cette année.
- Marouette poussin. 8-17 mâles. C’est la découverte la plus marquante de cette étude, à mettre en parallèle avec les 2-8 mâles signalés à l’échelle de la France dans le dernier Atlas des oiseaux nicheurs. L’état des roselières, et les forts niveaux d’eau, semblaient particulièrement favorables à cette espèce cette année en Brenne. Est-ce un épiphénomène ? Est-ce une année exceptionnelle, ou une population pour laquelle les ornithologues étaient passés à côté ? Autant de questions en suspens, auxquelles nous tenterons de répondre dans les années à venir.
Le projet marouettes prend son envol
Ces oiseaux, parmi les plus difficiles à étudier en Europe, suscitent la curiosité des ornithologues et du monde de la recherche. Le protocole suivi en Brenne en 2026 sera étendu à d’autres régions françaises. Nous pilotons désormais un groupe de travail national visant à mieux connaître la population française, ses préférences écologiques et notre rôle dans leur conservation.
Nous allons maintenant nous attacher à étudier plus en profondeur leurs spécificités d’habitats, dans l’espoir de mettre en place des mesures de conservation et de restauration d’habitats à l’avenir.
Nous tenons à remercier la DREAL Centre-Val de Loire et le WWF France, financeurs de cette étude s’étalant de 2025 à 2027 !
Brice Roggy et Quentin Giraud
40 stations d’enregistrement,
32 sites suivis en passif,
50 sites suivis en actif,
108 points d’écoute protocolés en actif.
[ÉPISODE 1] – Les marouettes, des espèces rares et discrètes